compte rendu du déjeuner philosophique du 22 septembre 2020

compte rendu du déjeuner philosophique du 22 septembre 2020

 22 / 09 : Election CVL – Qu’est-ce que s’engager ?
17/ 11 : Culture numérique – Qu’est-ce qu’un cyber-harceleur ?
08/12 : Discriminations – Toutes les discriminations sont-elles injustes ?
19 / 01 : Liberté de la presse – La liberté d’expression est-elle illimitée ?
16 / 02 : Campagne don du sang – Puis-je donner des parties de mon corps ?
09 / 03 : Journée de la femme – Fille, garçon : y a-t-il égalité ?
20 / 04 : Question de santé (1) – Qu’est-ce que s’alimenter ?
18 / 05 : Question de santé (2) – Qu’est-ce que la santé mentale ?

Qu'est-ce que s'engager ?

Chacun des participants est invité à écrire un court texte sur ce que lui a donné à penser la discussion.
Qu’est-ce que s’engager ?
Lorsqu’on s’engage, on s’engage dans quelque chose. Par exemple, dans l’armée. D’ailleurs, il n’y a encore pas très longtemps, il suffisait de dire qu’on s’engage tout court pour que tout le monde comprenne qu’il s’agissait de l’armée.

L’idée de l’engagement suppose celle d’une irréversibilité. Comme pour un coup d’envoi lors d’un match : le match est engagé et à compter de ce moment, tout ce qu’on accomplit, et même le fait de ne rien accomplir, intègre la partie en tant qu’élément de son déroulement.

Un élève peut s’engager dans la fonction de délégué. Un adulte peut s’engager dans une activité associative ou politique. Mais pour quelle raison s’engager ? Pourquoi se mettre dans la situation risquée de l’échec possible, et ce dès le départ comme, par exemple, ne pas se faire élire quand on est candidat ? Pourquoi assumer le rôle de celui qui doit assumer des responsabilités et des reproches ?

Il semble y avoir des bonnes et de mauvaises raisons. Par exemple, un élève qui s’engage dans la fonction de délégué verra, inscrite dans son dossier scolaire, une mention valorisante. Mais est-ce une bonne raison ? Dans ce cas, la raison qui conduit à s’engager s’identifie à la poursuite de l’intérêt égoïste. Est-ce compatible avec ce qu’on appelle s’engager ? Il y a un écart entre les effets des missions des déléguées, qui sont globaux, et la poursuite de l’intérêt égoïste.
On préfère associer à la personne engagée dans cette mission une intention plus élargie, dépassant le seul souci de son intérêt particulier. Néanmoins, on peut tout à fait imaginer qu’un délégué aux raisons égoïstes soit aussi efficace qu’un délégué aux motifs plus altruistes. L’engagement dans la fonction de délégué ou autre (politique, vie associative) peut tout à fait se fonder sur l’envie de notoriété et de pouvoir sans pour autant être moins efficace que s’il avait été réalisé depuis une authentique bonne volonté.

En fait, si la bonne intention est toujours plus louable que l’intention égoïste, cette dernière n’est pas en soi un obstacle à l’efficacité de l’engagement. La raison morale ne suffit pas à caractériser l’engagement.
On peut d’ailleurs se demander si, au fond, la poursuite de son intérêt égoïste, ou la défense de la cause égoïste, n’est pas tout autant un engagement que la poursuite d’un intérêt plus général.
On peut même ajouter que les hommes sont très probablement tenus bien plus fortement par leurs intérêt égoïstes que par des intérêts plus altruistes et que, du coup, l’individu est d’autant plus engagé qu’il perçoit dans son action le moyen de satisfaire son intérêt particulier. Mais la question dépasse alors celle du simple motif.

Il est question des mobiles : la nature de la la cause défendue. Si quelqu’un de bien engagé est quelqu’un de motivé, d’énergique, et d’actif, que dire des jeunesses fascistes et de la jeunesse qui s’engage dans la guerre en Syrie au nom de la religion ? Se sont-elles bien engagées ?
On distinguera alors endoctrinement et engagement. Les individus endoctrinés ne choisissent rien. Ils subissent. Ils ne sont agents de rien. Ils réagissent à des pressions sociales, politiques ou communautaires. Si un engagement suppose un choix, toutes les pseudo-activités dérivant d’un endoctrinement ne peuvent pas être comptées au titre d’engagements.

Mais alors, si s’engager ne repose ni sur une raison morale ni sur la nature d’une cause spécifique à défendre, et si tout engagement suppose l’acte de choisir, la question de savoir sur quelles raisons se fondent un tel choix reste sans réponse. Dès lors, la question peut se reformuler ainsi : peut-on ne pas s’engager ? Sommes-nous, comme le dit Pascal, embarqués ? Prenons l’exemple de la vie lycéenne. La situation est la suivante : il existe des instances représentatives des élèves. Il existe des délégués de classe, des représentants élèves CVL, une MDL animée par des élèves. Qu’un élève décide de ne pas se présenter aux élections, de ne pas participer à une élection, de ne pas animer ces différentes instances représentatives, cet élève sera néanmoins représenté dans ces instances et ces instances ne cesseront pas de modifier les conditions de sa vie de lycéen. Autrement dit, il est de fait engagé et ne peut pas ne pas choisir de l’être ou pas : il l’est de fait. Par conséquent, la présence même de l’élève, du professeur et de tout individu de la communauté éducative du lycée résulte d’un choix plus originel.

Epictète essaie de montrer l’exercice de cette liberté fondamentale par une analogie dans le Manuel. Il disait à ses élèves ceci : si tu décides d’aller aux bains, alors tu décides aussi d’être peut-être éclaboussé, d’être peut-être jugé en bien ou en mal, tu décides de prendre le risque qu’on te vole tes savates voire toutes tes affaires, etc. Si tu décides d’être champion aux jeux olympiques, tu décides également de t’entraîner, parfois durement dans la chaleur ou dans le froid, d’écouter ton entraîneur, de suivre un régime alimentaire adapté, de prendre le risque de te blesser et de perdre à la fin. Filons l’analogie d’Epictète, si tu décides d’être un élève du lycée Gauguin par exemple, alors tu décides de participer à la vie lycéenne et à son organisation politique. Et si tu l’es, c’est que tu as décidé de l’être par un choix originel qui s’identifie à ta présence au lycée. Ce choix originel, qui est ce qu’on appelle proprement l’engagement, est un acte d’autodéfinition : s’engager, c’est donc l’action d’être quelque chose.
Autrement dit, la notion d’engagement nous renvoie à l’exercice fondamental de notre liberté.
La notion d’engagement n’est donc pas une notion morale. Elle ne se définit pas par une intention qui serait bonne au préalable ni par son objet qui serait bon ou mauvais
a priori. La notion d’engagement est une notion existentielle. S’engager, cela revient à définir son existence en posant dans le réel la fin, le but, le télos en grec. Cet acte de poser dans le réel le télos s’oppose à l’idée que notre liberté se mesure à notre capacité d’atteindre ce but. Qu’est-ce donc qui dépend de l’archer, se demande Epictète ? Est-ce le fait que la flèche atteigne la cible (atteindre le skopos) ou est-ce le fait de bien viser (poser le télos) ? Si tu décides d’être un archer, alors tu décides de bien viser et tu décides de prendre le risque de rater la cible. S’engager, c’est prendre un risque. Il y a donc bien une manière de s’engager qui est blâmable, mais non plus au sens d’une morale qui définirait a priori des bons et des mauvais objets. Cette manière blâmable de s’engager est celle de la belle âme : être engagé (on l’est de fait quelle que soit la situation) sans vouloir prendre le risque, sans vouloir se salir les mains : être un élève sans vouloir ce qui accompagne nécessairement le fait d’être un élève.

Il ne s’agit pas de blâmer là une malhonnêteté. Il s’agit de blâmer le manque de logique. Etre un élève sans vouloir participer à la vie lycéenne, c’est impossible. Etre un élève sans courir les risques qui accompagnent nécessairement la vie de l’élève est contradictoire. En décidant d’être élève, on a décidé aussi de tout ce qui accompagne la vie de l’élève. Croire qu’on peut avoir l’un sans l’autre, cela revient à croire qu’on peut être un élève du lycée Gauguin sans être représenté dans et par les instances représentatives du lycée alors qu’un élève est nécessairement représenté à partir du moment où il est élève. C’est la situation d’élève dans laquelle l’élève se trouve lui-même de fait engagé en tant qu’élève. Tout individu est donc engagé.
Cela consiste donc à se risquer à la situation qui nous fait face et qui est, pour une part, donnée avec ses contingences, mais qui est, pour une autre part, choisie originellement.

PELLET, Enseignant de philosophie