Déjeuner Philo du 1er octobre

Déjeuner Philo du 1er octobre

S’engager

Une vingtaine de personnes était présente : essentiellement des élèves, la plus part délégués de classe,ou représentants au CE, ou membres actifs de la MDL, quelques enseignants et des membres de l’équipe de la vie scolaire. Notre infirmière a même eu le temps de passer, mais nous savons tous qu’elle a le pouvoir de fabriquer du temps.
La question du jour était : qu’est-ce que s’engager ? Les échanges furent vifs, les questionnements parfois échouèrent. C’est donc petits pas par petits pas, tel Archimède, que nos élèves ont réussi à élaborer ce qu’on pourrait appeler le paradoxe de l’engagement et en ont tiré une conclusion.

Engagement et responsabilité

Il a été d’abord question de cibler l’objet de l’engagement. S’engager dans l’armée, s’engager dans le mariage, s’engager politiquement, s’engager dans la fonction de délégué ou bien encore s’engager dans un contrat de téléphonie ou avec un journal afin de, contre paiement, le recevoir régulièrement chez soi : ces différentes choses sont-elles équivalentes ? Assez rapidement, une distinction s’est imposée à tous : certains engagements rayonnent objectivement moins que d’autres sans pour autant pouvoir être considérés comme des engagements subjectivement inférieurs. Je suis autant engagé vis-à-vis de mon journal que vis-à-vis de ma fonction de représentant politique. L’argument décisif fut celui de la décision. Peu importe l’objet de l’engagement, à l’origine se trouve une subjectivité qui décide et qui se rend par conséquent responsable. Le moment de l’engagement est décisif en ce sens qu’il est irréversible. On ne peut plus revenir en arrière, même si – mais est-ce toujours le cas ? – il y a des possibilités de retrait comme dans un contrat de téléphonie (suivre les modalités prévu par le contrat pour sortir du contrat). S’engager, c’est donc se rendre responsable.

L’objet de l’engagement

Mais que penser de certains engagements ? S’engager dans la voie du terrorisme ? L’engagement des jeunesses hitlériennes ? Peut-on s’engager dans une voie qu’on estime être mauvaise ? Là encore, après quelques piétinements, nous sommes arrivés à cette idée qu’un engagement suppose toujours une décision à propos de ce qui est bien. On ne s’engage donc jamais pour ce qu’on décide être mal, mais pour ce qu’on décide être bien. La valeur morale de la cause pour laquelle on s’engage est définie subjectivement. Il y a pourtant des engagements qui sont manifestement nuisibles et d’autres manifestement utiles. Par exemple, nous sommes tous d’accord pour dire que s’engager pour DAESH est évidemment nuisible alors que s’engager pour médecins sans frontière est évidemment utile. Mais nous sommes tous tombés d’accord aussi sur cette remarque : la valeur morale de la cause pour laquelle on s’engage dépend d’une décision radicalement subjective.


Peut-on évaluer l’engagement ?


S’est alors posée la difficulté de l’évaluation de l’engagement. Il n’était plus question d’évaluer moralement l’engagement à partir de son objet puisque nous ne pouvons pas nous engager pour autre chose que ce que nous estimons être bien. Il s’agissait de l’évaluer intrinsèquement. Par exemple, si j’échoue à faire ce pour quoi je me suis engagé, peut-on dire que je me suis mal engagé ? Estime-t-on un engagement à son degré de réussite ou d’échec relativement au projet ? Différentes remarques à ce propos. La question posée était donc : l’échec implique-t-il un défaut dans l’engagement ? Est-ce que la réussite signifie toujours l’engagement sincère, plein et entier d’une subjectivité ? Les conclusions sur ce point ont été vivement discutées :
1/ il est impossible d’évaluer le niveau d’engagement à partir de l’échec ou de la réussite du projet ;
2/ s’engager, c’est promettre et donc, l’échec revient à ne pas tenir sa promesse.

S’engager, c’est faire une promesse : mais à propos de quoi ?
Plusieurs essais ont été proposés pour avancer. Par exemple, si je décide d’avoir un enfant, je m’engage à être un bon parent, c’est-à-dire à donner une éducation à mon enfant. Mais si mon enfant devient un adulte malhonnête et nuisible, peut-on dire de moi que j’ai manqué à mon engagement de parent ?
Autre exemple, les médecins sans frontière font de leur mieux, mais s’ils n’accomplissent qu’une partie seulement de leurs projets, peut-on dire d’eux qu’ils ont manqué à leur engagement ? Il est apparu évident à tous qu’il est tout à fait possible de faire de son mieux, c’est-à-dire de s’engager sincèrement, mais également échouer au moins en partie car trop de paramètres ne dépendent pas soi. Si l’engagement consiste donc en une promesse, l’objet de cette promesse semble bien être la sincérité de l’engagement, mais non l’accomplissement du projet. Mais nous avons également remarqué que certains projets ne pouvaient pas être l’objet d’un engagement solitaire. Par exemple, si je m’engage à ce qu’il n’y ait plus de SDF dans la commune de Papeete, cela suppose un engagement de tous les citoyens de la commune allant dans le même sens. Alors, l’échec peut aussi se comprendre au sens d’un engagement trop superficiel de la part de certains citoyens, voire de tous

Le paradoxe de l’engagement et ses conséquences

D’où ce paradoxe que nous avons appelé le paradoxe de l’engagement. L’engagement est composé de deux éléments : un élément objectif qui correspond à ce qui est effectivement réalisé relativement au projet ; un élément subjectif qui correspond à l’intention, c’est-à-dire le niveau de sincérité du sujet engagé. Or si l’élément objectif est observable et mesurable, l’élément subjectif ne l’est pas. Comment évaluer la qualité de l’engagement ? Son degré de sincérité ? Par exemple : tel élève s’est-il engagé dans la fonction de délégué dans l’unique but d’avoir une mention positive sur son livret scolaire ?
Extérieurement, il est impossible de le savoir. Le seul juge possible est donc celui qui s’engage. Pourtant, extérieurement, nous avons tous tendance à associer le degré de réussite ou d’échec à la qualité de l’engagement. Par exemple, l’homme politique est toujours vivement critiqué dans ce sens relativement à ce que nous appelons « les promesses électorales ». Par conséquent, l’enjeu ici consiste à rendre visible ce qui est invisible : rendre visible l’intention de l’engagement. La communication a été reconnue par tous comme étant une composante nécessaire de l’engagement. Même si elle ne peut pas nous convaincre absolument de la sincérité de l’engagement, la communication accompagne toujours l’engagement. Qu’elle soit initiée extérieurement par des critiques (souvent) ou par des louanges (parfois), ou intérieurement par l’exposition des initiatives effectivement prises, la communication accompagne nécessairement l’engagement afin de montrer ce qui ne se voit pas, c’est-à-dire son intention (son principe métaphysique). Cela a d’ailleurs conduit les élèves engagés dans les fonctions représentatives au sein du lycée à une conclusion : il faudra donc maîtriser notre communication sur les actions menées.

Nicolas Pellet, Enseignant de philosophie